Battre le fer
Ou la force d'une chanson, aussi dense qu'une enclume
Chers & chères lecteurices,
Je vous écris du train. J’ai toujours aimé écrire dans les trains, pour le paradoxe dont il est la scène: ce mélange subtil de calme et d’agitation, concentré d’histoires courtes pour qui sait observer. Je suis certaine qu’un recueil de “brèves de train” rencontrerait son public, il faudrait y intégrer les mots de Cécile Coulon dont les aventures sur rail et bitume me font beaucoup rire. Lisez plutôt ici.
Pourtant, ce matin je n’ai pas envie de vous relater les conversations à demi-éveillées du groupe de CEO (ou que sais-je) en complet-cravate qui voisine mon siège. Trop d’acronymes, trop de tissu gris. Bien sûr, le Léman serait une source inépuisable de description, mais lui aussi tire un peu la gueule en ce mercredi de mars. Et puis les montagnes, le lac… Vous avez le tableau.
Non, je vais commencer par vous parler d’une chanson. C’était il y a quelques temps déjà, à Lausanne. Valentane, une artiste suisse, joue la première partie d’un concert de Suzane. Et au début, je ne suis pas vraiment transportée. Mais elle annonce ce titre: Dans l’atelier. Et dès les premiers mots, je me téléporte.
Soudain, mes pieds ne tapent plus le rythme au milieu d’une foule anonyme, ils se trouvent sur un sol de pierre, jonché de clés, taules, grillages. Mes yeux se relèvent en direction d'un plafond gris d’où tombent une succession de cloches et sonnailles, de la plus minuscule à la plus imposante, simplement retenues par leurs colliers de cuir, parfois brodés. Puis l’étagère où discutent des dizaines de personnages métalliques à l’effigie de vigneron.nes vaudois, valaisans, de petits soldats ou même de Lucky Luke. Toute une poésie de ferraille, un bordel organisé autour de la pièce maîtresse: l’enclume. Et cette silhouette qui frappe au marteau, le geste régulier, le son net. Dans la forge, au rez, le four chauffe à des milliers de degrés.
Me revoici dans l’atelier de Paul. Paulet, pour les intimes. J’ai le paysage, j’ai l’atelier, mais lui, son image m’échappe. Elle se désagrège et se reforme par à-coups. Les cheveux gris en bataille, les doigts épais, noirs, l’épais tablier, véritable cuirasse, une barrière contre les brûlures. Son sourire de gosse lorsqu’il branchait le câble électrique relié à une immense tête de taureau qu’il avait fichée au mur et qu’elle se mettait à dodeliner.
Magie.
Ô comme j’aimerais me souvenir mieux. Comme j’aimerais connaître ses secrets. D’où lui venait l’idée saugrenue, dans son sommeil, de sculpter un ancien moule à tarte pour en couronner la tête d’un cow-boy grandeur nature, à la manière d’un vrai chapeau ? Le même personnage de taule perché sur un destrier mécanique dont les membres pouvaient être actionnés par une manivelle. D’où lui venait l’envie de saisir une fourchette, une cuillère, et de les replier afin de modeler la tête d’un martin-pêcheur?
Chevaux, bovins, caprins, oiseaux, bestiaire façonné dans les braises et les éclats argentés.
Hier, en rangeant les tas de livres encore emprisonnés dans nos cartons de déménagement, j’ai retrouvé un des seuls objets que j’ai conservés de la maison familiale. De leur maison. C’est un vieux bouquin de maréchalerie, une véritable bible. La couverture a été refaite, recousue, une feuille de cuir caramel très douce. Et dessus, une représentation d’une tête d’amérindien avec sa coiffe serties de plumes. À bien y regarder, c’est en fait une gravure et je sais bien qui en est l’auteur.
D’aucun diront que j’ai une propension certaine à la mélancolie. C’est vrai (ce n’est pas pour rien que j’aime creuser dans les mémoires et envisage d’en faire un métier…). Mais est-ce mon grand-père qui, à travers ses oeuvres et ses anecdotes, m’a transmis cette fascination pour les chevaux? Peut-être, peut-être pas. Sans doute un jour, enjolivant le passé, aurai-je la tentation de l’affirmer. Reste que j’aurais aimé, aujourd’hui, parler avec le petit garçon imitant le cri des oiseaux qu’il savait reconnaître et qui consignait leurs silhouettes dans ses cahiers d’écolier. Un certain regard - distrait - dont le monde vient à manquer.
Alors, s’il-vous-plaît, qu’il s’agisse de bruissements dans un arbre, de conversations d’inconnus, de variations du ciel… Laissons-nous distraire !
Marion, pour À Rebours


